L'arbre à palabre
Tribune de réflexion

REACTIONS A CETTE TRIBUNE         ENVOYER UNE REACTION   


 

PLAIDOYER POUR UNE ORGANISATION JURIDIQUE ET POLITIQUE
ENTRE LA REPUBLIQUE ET LES RELIGIONS EN CENTRAFRIQUE

 

Par M. Clotaire Saulet Surungba

 

Réactions à cette tribune

Barthélemy Mandekouzou-Mondjo (25/01/2012) : Pour réagir à votre « Plaidoyer », je propose ce billet que j’avais destiné, en son temps, à une religieuse de mes relations : en réponse à un projet pour une plus grande implication de l’Eglise –catholique, pour le cas d’espèce- dans la gestion de la Cité.
J’avais vu, dans cette démarche, un mélange des genres qui ne peut qu’être néfaste à terme pour une « opération » dont l’efficacité appelle, ce me semble, des interventions ordonnées : « Chacun son métier, les vaches seront bien gardées ! »
« Distinguer pour unir » est le titre bien explicite du livre de Jacques Maritain qui m’a initié, comme le « Discours de la Méthode » de Descartes aux règles pour conduire l’esprit vers l’acquisition du savoir et, ultérieurement, l’efficacité de toute action.
La leçon au terme de la lecture que je propose : c’est que le bon sens, « la chose la mieux partagée au monde », suffirait, en lieu et place d’une « Organisation juridique et politique des « Religions et de la République », pour dissuader de tous les débordements mystiques qui sont des aveux d’échecs.
Le recours intempestif au spirituel est un alibi tout simplement commode, mais non efficace.

« Homo politicus » : Bienvenue à l’Homme de Tékoa
Introduction : A propos d’Amos (A Anne-Béatrice)

J’espère trouver un petit créneau pour te proposer ma réflexion sur le texte que tu m’as adressé. Elle ne sera pas de nature à modifier quoi que ce soit : ceci étant dit pour te rassurer et prévenir toute impatience si je tardais à me manifester.
Après avoir lu ton texte, je me suis spontanément porté vers le livre d’Amos, dont il a toujours été dit qu’il fut le plus ancien des douze petits prophètes de l’Ancien Testament.
Si professionnellement il est connu comme tailleur de sycomore, « berger et homme de la terre » et n’était pas d’un rang social qui le rapprochât de l’élite comme l’était la caste sacerdotale, il n’en fut pas moins un prophète, parce qu’il fut retenu par l’Eternel pour porter les visions et oracles destinés à Damas, Gaza, Tyr, Edom, Ammon, Israël…
Il me semble que c’est la fonction prophétique d’Amos qu’il convient d’exploiter dans cette communication : la défense des pauvres qui meurent de faim et la dénonciation de l’injustice, de l’opulence des nantis, de la corruption enfin.
J’ai retrouvé et te communique une synthèse que j’ai faite d’une homélie qui, -c’est assez rare-, avait retenu toute mon attention il y a de cela quelques années.
Celui qui est porteur de tout message venant de Dieu est, comme le chrétien,
     - « Prophète » comme porteur et serviteur de la vérité.
La vocation prophétique est celle de celui qui a reçu la lumière ; s’est nourri de la bonne nouvelle ; et, dans le dialogue avec les autres témoigne de la vérité pour éclairer la souffrance, la joie et les épreuves des hommes.
     - « Prêtre » comme porteur de la vie et de la liberté.
La vocation sacerdotale est celle qui nous conduit à faire de chacun des actes de notre vie une eucharistie, un sacrifice dans lequel nous puisons notre force ; elle nous conduit à livrer notre vie par amour dans toutes les circonstances.
     - « Roi »:
La vocation royale est celle qui nous conduit à nous sentir responsable de notre milieu et à régir l’histoire humaine : c’est-à-dire :
nous engager pour que la société dans laquelle nous vivons devienne humaine ;
transformer l’humanité en humanité souriante et aimante ;
créer la civilisation de l’amour…
Et, par-dessus tout, éviter le péché d’omission et d’indifférence….

Tout est politique
Le service de l’homme à travers la gestion de la cité, c’est de la politique, qui est un art, une science, avec ses règles, ses codes, sa stratégie, c’est-à-dire « les meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur la constitution d’un gouvernement » (1)
« Malheur à la ville, dont le roi est un enfant », dit l’Ecclésiaste (2).
Platon rêve pour la Cité idéale qu’elle fût confiée à des philosophes ou à des rois et princes devenus des philosophes authentiques : c’est la seule chance d’espérer un « terme aux maux des cités et à ceux du genre humain » (3)
L’intervention du bon sens ou de la raison est ici requise pour prévenir l’intrusion des considérations d’intérêt ou d’opportunité dans la gestion de la chose publique.
La meilleure gestion possible de la Cité et, partant, le meilleur service de l’homme pour Barthélemy Boganda en Oubangui-Chari et plus tard, à une quarantaine d’années de distance, pour Thomas Sankara au Burkina Faso-, sont toutes ces mesures qui devraient conduire à l’Emancipation sociale du Peuple : un projet qui se décline dans les cinq actions offrant au Peuple les moyens de « se nourrir, de se loger, de se soigner, de s’instruire, de se vêtir ».

C’est bien arbitrairement que je m’arrête à ces classiques : La République de Platon, le Léviathan de Thomas Hobbes, le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau : toutes les pensées politiques que nous pouvons y discerner inscrivent la même finalité, l’instauration du meilleur cadre possible pour l’épanouissement de l’homme ; mais elles divergent toutes au niveau des moyens.
Et si des règles du jeu si différentes l’étaient tout simplement à la mesure d’une image de l’homme complètement « brouillée » : comme le dit Georges Gusdorf !
« Tel est le véritable drame de la culture moderne. Les prodigieuses conquêtes des sciences de la nature et des sciences de l’homme n’ont pu être acquises qu’au prix d’une sorte de destruction préalable, ou du moins de dissociation, de cette réalité humaine que l’on se figurait connaître de mieux en mieux. On s’en est approché de si près qu’on l’a perdue de vue. Son image s’est brouillée, et l’on a fini par oublier qu’il y avait une image. » (4)

Si Georges Gusdorf dit que, chemin faisant, « l’on a fini par oublier qu’il y avait une image» (4), Michel Foucault va plus loin, qui annonce la mort de l’homme :
« L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout ou plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIème siècle le sol de la pensée classique, - alors on peut parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. »
(5)

« Les meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur la constitution d’un gouvernement » (1) peuvent être –et sont souvent en effet- à la mesure de cette « image brouillée » ou évanescente d’un homme aux contours difficiles à cerner : « à la limite de la mer un visage de sable. ».
Voilà pourquoi, à mes yeux, une politique ne se combattra, en profondeur, qu’au nom d’une autre politique : comme opposition de deux conceptions de l’homme et du service de l’homme.
Deux philosophies de l’homme fondent et opposent le Capitalisme et le Communisme : même si l’histoire et les mouvements sociaux notamment ont pu les rapprocher l’un et l’autre comme deux formes égales de répressions, qui dépouillent les individus de leurs libertés : le Communisme, par la bureaucratisation excessive, qu’il développe et dont il semble s’accommoder ; le Capitalisme, parce qu’il crée des besoins artificiels, y assujettit les individus en mettant en place une incitation forcenée à la consommation qui appelle, à son tour, une surenchère en demande de production.
Le mouvement de Mai 1968 en France a été essentiellement une révolte contre la Société de consommation inspirée par « L’Homme unidimensionnel » de Herbert Marcuse (6).
Les partis politiques d’opposition ont tenté quelques approches pour le récupérer.
Le Capitalisme et le Communisme furent renvoyés dos à dos.
Et les résultats des Législatives de la même année ont montré que le vent de la révolte ne soufflait pas pour eux.

« L’Homme de Tékoa »
Quelle serait l’intervention de l’Homme de Tékoa dans une situation où manifestement il manque la lumière qui pourrait rendre pertinentes une décision et l’action qu’elle est censée induire ?
Ayant pronostiqué, moi aussi, pour le XXIème siècle, l’avènement d’une civilisation de l’amour, je pense naturellement à la Cité de Dieu de saint Augustin.
Le livre des Confessions est ici revisité ramenant au niveau du Monde et de l’histoire commune l’exigence d’un amour qui, pour être vivifiant et non destructeur, doit donner la primauté à Dieu.
« Deux amours ont bâti deux cités » (7). Le choix est offert aux hommes de vivre selon l’esprit ou selon la chair. Mais, dans la recherche de la Cité idéale, saint Augustin semble retrouver Thomas More, dont une quête identique débouche sur Utopie, un monde imaginaire.
Je pense à l’Humanisme intégral de Jacques Maritain et à la question à deux détentes :
« Une politique chrétienne est-elle requise ? »
« Une politique chrétienne est-elle possible ? »

Au bout du compte, nous voici retrouvant incontournable le spirituel : à la fois mode et lieu possibles de l’intervention de l’Homme de Tekoa, qui représenterait alors « le peuple de lumière appelé pour témoigner »
La désacralisation, dès lors, se trouve hors-jeu !

Tout est politique…
Il faut maintenant les prendre en compte et nous garder d’« exclure les considérations d’intérêt ou d’opportunité » dans l’action et le jeu politiques : au rang desquelles les agressions contre l’homme et l’environnement, l’égoïsme arrogant ou méprisant des nantis, le sort fait au pauvre, à la veuve et à l’orphelin sans voix et sans défense…
Mais l’Homme de Tékoa, en venant, découvrira qu’il existe tout un arsenal de dispositions pour protéger les exploités et les exclus.
Si elles sont inefficaces, il y a des organisations – les humanitaires- qui, sans se lasser, insistent et continuent de crier et de faire entendre leurs voix dans les déserts d’Afrique et du Monde.
Davos a fait naître Porto Alegre. Lorsque le G8 se réunit, les Altermondialistes ne sont pas loin : même calendrier à défaut de partager le même espace.
L’Homme de Tekoa, en venant, ne trouverait pas à redire sur les condamnations par Aminata Traore de la globalisation néolibérale, de l’ascendant idéologique et conceptuel du modèle occidental, de l’héritage colonial, du « manque de vision et de courage des dirigeants politiques », du manque de prise de la société civile sur son propre avenir, de la dette extérieure, manne financière des instituts financiers internationaux, des programmes d’ajustement structurel...
"Depuis plus de quarante ans, l'Afrique cherche à sortir d'une impasse : elle essaye de trouver sa voie à travers le discours de pays qui l'ont invitée à se penser pauvre, à se comporter en région pauvre : Plus que de capitaux, de technologies et d'investisseurs étrangers, elle a besoin de retrouver cette part d'elle-même qui lui a été dérobée : son humanité. » (8)

L’Homme de Tekoa, en venant, découvrira que la voix des Papes arrive aussi en Afrique à laquelle, il me semble, font écho les lettres pastorales des Ordinaires des lieux ou celles des Conférences épiscopales régionales.
L’Homme de Tekoa, en venant, découvrira que « nul n’est prophète en son pays ».
Barthélemy Boganda à Bangui et Fulbert Youlou à Brazzaville, « élus de Dieu » comme prêtres et élus des citoyens de leurs pays respectifs se sont agités tant qu’ils ont pu pour secouer le joug de l’oppression coloniale et rétablir le respect et la dignité de leur peuple.
Barthélemy Boganda a disparu trop tôt pour récolter la moisson de ses semailles.
On ne peut impunément troubler une politique des chambres de commerce qui avaient décidé de raser gratis : c’est au prix de sa vie que Boganda paya son « impudence ».
Fulbert Youlou, avait hérité de ses relations antérieures avec l’Eglise et ne dissimulait point sa haine du Communisme et de tout ce qui y pouvait ressembler comme le Socialisme scientifique, qui a fait une entrée fracassante dans le milieu intellectuel congolais en 1963.
Il fut balayé et mourra en exil à Madrid…

L’homme de Tekoa, en venant, pourra attester que ceux-ci et d’autres représentants de l’Eglise ont épousé la cause du pauvre, de la veuve et de l’orphelin : mais souvent sans convaincre qu’ils étaient bien à leur place et y pouvaient agir ès compétences.
La Conférence nationale souveraine pour la réconciliation politique des fils du Congo s’était trouvé, en février 1991, un Président en la personne de Mgr Ernest Kombo, Jésuite et Evêque d’Owando. Il présidera la transition, de 1991 à 1992, jusqu’aux élections et le retour de la Démocratie.
Autour de sa mort en octobre 2008, les commentaires n’ont pas manqué, qui ont choisi de retenir du Prélat plutôt l’image d’un politique que celle d’un homme d’Eglise : insinuant qu’il avait quitté un domaine qui était légitimement le sien, l’Eglise, et s’était fourvoyé dans un cercle, le politique, où il lui manquait nécessairement un billet d’entrée.
Son crime ? En prononçant l’oraison funèbre de Mgr Barthélemy Batantou, ancien Archevêque de Brazzaville, il a osé y revenir et insister sur la situation politique catastrophique d’un pays, -le sien-, dont j’ai dit qu’il n’était pas soupçonnable de ne pas l’aimer.(9).

Sur le terrain de l’Afrique immense par la géographie, la démographie et l’ampleur de ses misères, l’Homme de Tekoa intervenant sera, à mon avis, un écho de plus.
Ce ne sera pas un écho de trop, ni surtout inutile…
En vérité, il n’aura pas à écrire sur une « tabula rasa ».


NOTES
(1) Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
(2) Qo, 10, 16
(3) Platon : La République
« A moins que, dis-je, les philosophes n’arrivent à régner dans les cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie…, il n’y aura, mon ami Glaucon, de terme aux maux des cités ni, il me semble, à ceux du genre humain » (République, V, 473d-473e. Traduction de Georges Leroux, GF Flammarion)
(4) Georges Gusdorf, Les Sciences de l’Homme sont-elles des Sciences humaines ? Anthropologie comme théorie des ensembles humains. Le Petit Format 1 Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg, 1967.
(5) Michel Foucault, Les mots et les choses.
(6) Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel. Études sur l’idéologie de la société industrielle » paru en 1968.
(7) Saint Augustin La cité de Dieu
« Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité céleste. » (Cité de Dieu, XIV)…
Ceux qui ne vivent pas de la foi cherchent la paix de leur maison dans les biens et les commodités de cette vie; au lieu que ceux qui vivent de la foi attendent les biens éternels de l’autre vie qui leur ont été promis, et se servent des temporels comme des voyageurs et des étrangers, non pour y mettre leur cœur et se détourner de Dieu auquel ils tendent, mais pour en être soulagés et se rendre en quelque façon plus supportable le poids de ce corps corruptible qui appesantit l’âme. Ainsi, il est vrai que l’usage des choses nécessaires à la vie est commun aux uns et aux autres dans le gouvernement de leur maison, mais la fin à laquelle ils rapportent cet usage est bien différente. Il en est de même de la Cité de la terre qui ne vit pas de la foi. Elle recherche la paix temporelle : et c’est l’unique but qu’elle se propose dans la concorde qu’elle tâche d’établir parmi ses citoyens, qu’il y ait entre eux une union de volonté pour pouvoir jouir plus aisément du repos et des pl!
aisirs.
Mais la Cité céleste, ou plutôt cette partie de la Cité qui est étrangère ici-bas, et qui vit de la foi, ne se sert de cette paix que par nécessité en attendant que tout ce qu’il y a de mortel en elle passe. Cela est cause que, tandis qu’elle est comme captive dans la Cité de la terre, où toutefois elle a déjà reçu les promesses de sa rédemption et le don spirituel comme un gage de ses promesses, elle ne fait point de difficulté d’obéir aux lois de cette Cité qui servent à régler les choses nécessaires à la vie ; afin que, comme elle lui est commune avec elle, il y ait pour ce regard une concorde réciproque entre les deux Cités… » (Cité de Dieu, XIX)
(8) Aminata Traore, Le viol de l’Imaginaire
(9) Hommage à Mgr Ernest KOMBO par Barthélemy MANDEKOUZOU-MONDJO

Clotaire Saulet Surungba (03/02/2012) : Tous mes respects compatriote Philosophe,
Je me réjouis de votre réaction qui démontre que je n'ai pas prêché dans le désert centrafricano centrafricain. Il y a parmi nous, des compatriotes qui ont choisi le sacerdoce, c'est à dire que leur tâche est intemporelle et sacrée et de ce fait, sont ils sont censés constituer des balises, des garde-fous, des sentinelles d'âmes pour nous autres qui effectuons le boulot dit de César, le temporel. Et je persiste à croire et à dire que nous faisons naturellement montre d'une religiosité et d'une spiritualité propres. Aujourd'hui, un danger nous guette, je veux dire la Nation centrafricaine. La Vie de la Cité ne va pas être meilleure si - et je parle crûment- des abbés, prêtres, pasteurs, imams, califes ou autres, abandonnent, au nom d'une certaine mission divine, leur fonction noble qui les place au-dessus du commun des mortels quand bien mêmes ils soient mortels comme nous, pour se poser en acteurs politiques de manière ostentatoire et se mettre aux commandes du Navire. Alors qu'ils pouvaient à travers leurs prières ou ces rapports que viennent de produire les Evêques de la CECA par exemple, opérer de véritables changements. Oui, chacun son métier, les vaches seront bien gardées comme vous le dites. Je me permettrai de faire usage de cette autre image de l'homme et de la femme qui, par nature, doivent procréer. Cela n'est possible qu'avec une intelligente INTERACTION entre l'homme et la femme qui doivent "garder chacun leur fonction, et la Terre sera remplie d'hommes et de femmes". Il en est un peu des religions et de la République qui doivent cohabiter avec des règles claires, fondées sur les spécificités nationales tout en évitant de laisser la porte ouverte à toute forme d'intégrisme, d'intolérance et de dérives sectaires qui dépersonnalisent l'individu et provoque une certaine moutonnerie...Toutefois, je crois fermement que l'action évangélique est indissociable de l'action politique comme je l'ai découvert en celui que j'ai l'honneur d'appeler mon mentor, Barthélemy BOGANDA...
Centrafricainement

Barthélemy Mandekouzou-Mondjo (06/02/2012) : Le syndrome de Babel

Un arrêté ministériel enjoint à la population d’observer trois journées de jeûne et de prières le 27 décembre 2011.
Ce qu’il y a de surprenant, c’est l’intégration de cette offre dans une gestion qui se veut politique. Machiavel trouvait que c’était dans l’ordre des choses que s’abattent sur le monde les désastres que sont les déluges, les famines et les pestes.
« La nature, en effet, ressemble à tous les corps simples qui, lorsqu’ils renferment des humeurs superflues, les rejettent d’eux-mêmes et recouvrent ainsi la santé… Lorsque la mauvaise foi et la méchanceté des hommes sont montées à leur dernier degré, il faut nécessairement que le monde soit purgé par ces trois fléaux, afin que les hommes, frappés par l’adversité et réduits à un petit nombre, trouvent enfin une existence plus facile et redeviennent meilleurs. »(1).
Il insinue ainsi que le retour à l’ordre se fera sans qu’il soit nécessaire d’intervenir : sous quelque forme que ce soit.
L’institution des Rogations, qui proposait au peuple chrétien trois jours de processions, prières, litanies et jeûne, avait convaincu que l’invocation du Ciel pouvait aider à conjurer les calamités de tous ordres ? Notre arrêté ministériel semble y trouver son inspiration jusque dans son intégration dans la « geste politique » (2)
L’Eglise catholique en Centrafrique avait intégré le rite des Rogations et autres processions. J’ai le souvenir de ces processions de l’année mariale en 1954. Avec la récitation du Rosaire, nous parcourions toute la ville de Bambari et un quartier tous les soirs, où nous faisions reposer la statue de Notre-Dame de Lourdes pour la nuit. Tout ceci dans un cadre qui présentait une certaine homogénéité, car la Ville de Bambari de mon enfance semblait afficher un certain monopole de la foi catholique.
Les réformes liturgiques et la promotion de l’œcuménisme avec le Concile Vatican II ont, me semble-t-il, changé la donne en accordant toute sa légitimité à une expression diversifiée de la foi et des pratiques religieuses : alors plus intériorisée et personnelle. Il est donc curieux que le politique joue les récupérations sans l’effort préalable de fonder en raison ce qui tend à être une décision d’Etat et se veut, in fine, une loi générale.
La construction de la Cité, dans un monde où les maîtres à penser sont passés de mode, requiert la convergence des esprits et des cœurs. L’efficacité des contributions à une tâche commune suppose l’accès de tous à un discours et des objectifs clairement circonscrits.

(1) Discours sur la première décade de Tite-Live. Eternité du Monde.
(2) Les Rogations sont une institution ecclésiale, qui remonte au Vème siècle. Elle s’imposait à tout le peuple jusqu’à l’empereur puisqu’on raconte que Charlemagne y entrait, lui aussi, suivant les processions à pied..

Clotaire Saulet Surungba (07/02/2012) : A mon humble avis, personne n'a le monopole de la foi chrétienne et le message que Christ a donné est que ses disciples doivent aller dans le monde entier prêcher la Bonne Nouvelle!Et le sens de mon intervention est que nous, Centrafricain-e-s, Catholiques, Protestant-e-s et Musulman-e-s devons faire éviter à notre pays des confusions qui risquent de nous conduire vers un intégrisme politico-religieux, en définissant clairement notre type de laïcité...Le chrétien protestant et évangélique que je suis, ne peut qu'aimer mon frère ou ma sœur catholique ou musulman-e et je ne peux qu'invoquer le Saint-Esprit pour qu'il ou elle soit comme moi...
Centrafricainement!

Barthélemy Mandekouzou-Mondjo (08/02/2012) : Il y a, dans mes propos, des raccourcis qui pourraient brouiller au lieu d’éclairer un échange que je trouve utile et pertinent. Je suis entré dans le débat avec un regard de catholique : ce point de repère n’est qu’un code de lecture qui n’entend se réclamer d’aucune exclusivité. C’est ainsi que je puis avouer être allé trop vite en besogne en faisant remonter à l’institution des Rogations au Ve siècle l’invocation des faveurs du Ciel et de l’Eternel chaque fois que des hommes se sont trouvés confrontés à des catastrophes et diverses calamités. La Bible pleine des contacts des Croyants avec un Dieu Recours et Salut relativise une telle assertion. J’ai entrepris de relire ces deniers temps l’histoire de quelques Femmes célèbres dans la Bible et on y voit Esther, par exemple, réussissant à déjouer le complot de Haman contre Mardochée et le peuple juif en recourant au jeûne. Elle envoya ce message à son oncle Mardochée : « Va rassembler tous les Juifs qui se trouvent à Suse ; observez un jeûne en ma faveur. Pendant trois jours et trois nuits ne prenez ni nourriture, ni boisson. Mes servantes et moi, nous agirons de même de notre côté… » (Esther, 4, 16).
L’histoire a retenu que le recours au jeûne ne fut point étranger à la victoire de la reine Esther et à l’échec de Haman.
Les Centrafricains, un Peuple de croyants et, avec eux leurs dirigeants, peuvent y trouver une source d’inspiration. Sans oublier que, dans nos propres traditions, le recours à l’abstinence a souvent précédé les grandes entreprises (chasses et pêches, semailles et moissons…) pour y appeler les faveurs des ancêtres et en garantir le succès.
C’est au regard de ceci qu’un débat qui ressemblerait à cette spécificité bien française de la défense de la laïcité ne semble pas s’imposer en Centrafrique. En revanche, en lui substituant la défense de la rationalité je vise l’efficacité qui suppose la consensus du plus grand nombre autour d’un projet. Babel a été à la fois un temps de convergence et un temps de divergence, un temps de communion, mais aussi un temps de rupture dès que l’entente eut fait long feu.
La défense de la rationalité, différente d’un quelconque soutien à un rationalisme, laisse la voie ouverte à tous modes pour réaliser le consensus entre les hommes. Les « Etapes sur le chemin de la vie » (Esthétique, Ethique et Religieux) de Kierkegaard reprennent avec beaucoup de bonheur la loi des trois ordres (la Chair, l’Esprit, le Cœur) de Pascal et ont toute ma préférence : il est établi non seulement une hiérarchie, mais surtout une complémentarité. Tout peut concourir au bien de l’homme : mais il faut s’en assurer et l’assurer.

Clotaire Saulet Surungba (10/02/2012) : Puis-je redire encore qu’à mon humble avis, en descendant de nos nuages et en gardant la tête sur nos épaules et en jouant balle à terre pour bien jouer, c’est à dire en faisant l’économie de toute approche rébarbative de la question abordée dans le Plaidoyer que l’amour pour mon pays – et j’en n’ai pas le monopole - m’a amené à écrire, nous nous rendons compte que nous sommes presque sur la même longueur d’onde : le Christianisme ne se résume pas au Catholicisme, le peuple Centrafricain fait montre d’une grande religiosité et est majoritairement Chrétien, c’est à dire Protestant et Catholique, mais aussi Musulman et il existe encore des poches animistes ou athées. Ainsi nous n’allons pas apparaître, ni en opposition de phase, ni en retard de phase, mais plutôt en phase avec nos réalités…

Le Fondateur de notre pays, Barthélemy BOGANDA fut prêtre mais la première Constitution, celle du 9 février 1959 reconnaît le caractère laïc de l’Etat, tout comme la dernière en date, celle du 27 décembre 2004 qui, de surcroît, lui fait référence nominativement… Ainsi, je pense que si le Plaidoyer n’a pas été lu à travers un prisme déformant, on ne serait pas tenter d’affirmer péremptoirement que le débat « ressemblerait à cette spécificité bien française de la défense de la laïcité ne semble pas s’imposer en Centrafrique ».
En 1973-1974, alors que j’étais en classe terminale sciences expérimentales au lycée Barthélemy BOGANDA de Bangui, terminale D2 plus précisément, j’ai été séduit par mon professeur de philosophie – certains de mes collègues qui me liraient le confirmeraient – et je retiens encore de ce enseignant expatrié compétent la citation suivante, qu’il reprenait chaque fois que l’un d’entre nous ‘’déraillait’’ dans le raisonnement : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour l’exprimer arrivent aisément. Puis-je reprendre ici, à mon compte et pour la suite de ce débat, cette même citation et rappeler que le « Plaidoyer pour une organisation juridique et politique entre la République et les Religions en Centrafrique » est né à partir de deux textes pris par le Ministre Josué BINOUA et le Démocrate Joseph BENDOUNGA.

J’affirme que tous les deux ont raison et le vide juridique fait qu’ils ont tort et il suffit de relire entre les lignes et non en diagonale le Plaidoyer pour s’en convaincre. Pour imager la situation, c’est comme si nous avons deux ensembles A et B. Il nous faut trouver l’intersection de A et B pour que notre pays vive « sa laïcité » à sa manière, tout en nous épargnant ces dérives politico-religieuses dont les conséquences, je ne le dirai jamais assez, sont plus nocives que le tribalisme, le régionalisme, la corruption et j’en passe…

Dans la mesure où la France laïque a ses propres spécificités en matière de laïcité avec le Concordat en Alsace -Moselle et la particulière situation religieuse dans ses DOM – TOM et vu que des pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Turquie par exemple vivent aussi à leur manière leur laïcité, je persiste et je signe qu’il nous faut, nous aussi, organiser juridiquement et politiquement les relations entre les Religions (Protestantisme, Catholicisme, Islam) et la République dans notre Pays...

CENTRAFRICAINEMENT

 

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