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L'arbre à
palabre
Tribune de
réflexion
REACTIONS A CETTE TRIBUNE
ENVOYER UNE REACTION
Rétrospective sur les obstacles qui minent les chemins du développement
Par
Thierry
Naka
La décadence des communautés politiques précoloniales en Afrique
Centrale, suite à l’esclavagisme et à la pénétration européenne, a
entraîné la dispersion des populations et des perturbations
démographiques. Après la Conférence de Berlin de 1885 sur le partage de
l’Afrique, les populations africaines ont été sédentarisées dans des
territoires tracés en fonctions des intérêts des puissances coloniales
sans le consentement des autochtones. Dans l'Oubangui Chari, l’indigène
n’avait pas de droit politique et de citoyenneté; son statut était celui
de travailler, prier et de payer l’impôt; il était instruit juste pour
assister le colonisateur dans le but de l'expansion de la colonie.
Pris en tutelle par la France, l’indigène avait
seulement droit à l’action éclairée et bienfaitrice du colonisateur; il
avait le devoir de reconnaissance, de gratitude, de respect, de docilité
et de loyauté suite aux services rendus par la Métropole (sécurité,
bien-être, éducation ...). Ce paternalisme a marqué ainsi l’univers
mental du colonisé Oubanguien ainsi infantilisé.
Objectivement, l’indépendance devait avoir pour
ambition de libérer et d’émanciper les centrafricains de cette situation
indigne entretenue par le pouvoir colonial qui, par la suite, avait
torpillé le processus de décolonisation pour démontrer que les
centrafricains étaient incapables de s’assumer. Les « évolués »,
immaculés de la colonisation, qui constituaient l’élite politique de
l’époque, n’étaient pas formés pour gérer les systèmes initiés par les
colonisateurs. C’était un système dépourvu de projet de société en tant
que tel, un système qui convenait parfaitement au « mounzou voukô »
(Fonctionnaire) faute d’en avoir connu d’autres; ces héritiers de la
colonisation avaient alors des préoccupations d’ordre matériel et social
et n’ont pas par la suite été capables de poser les bases d’un Etat
postcolonial viable pouvant attiser et consolider un sentiment national
espéré issu de l’unité des Centrafricains dans l’opposition contre le
colonisateur Français. Est-ce que la lutte pour l’indépendance a eu pour
effet de rapprocher les différentes communautés autour d’un nationalisme
de surface ? l’antagonisme à l’égard du colonisateur tendait-il à
refouler à l’arrière-plan les divergences entre les différents groupes
culturels et ethniques ? sinon pourquoi en sommes arrivés là ?
L’identification du vrai problème politique en Centrafrique.
Les bonnes volontés étrangères n’ont pas manqué
pour accompagner les Centrafricains vers une paix durable et la
reconstruction de l’Etat ; mais celles-ci ne sont faisables que si ces
bonnes volontés s’appliquent d’abord à voir les faits tels qu’ils sont
aulieu des les voir tels qu’on voudrait qu’ils soient. Le problème
fondamental se situe au niveau des institutions capables de vivifier un
Etat, de dynamiser les initiatives des populations et de consolider le
sentiment d’appartenance à une communauté de destin. La faillite de
l’Etat postcolonial est incontestable ; l’élite politique centrafricaine
a occulté certains concepts (Etat, souveraineté nationale, instruction,
gestion publique, démocratie….), incapable de favoriser l’émergence d’un
Etat responsable qui réponde aux attentes des populations. Or
l’organisation politique est une nécessité sociale primordiale ; elle
est une réponse aux besoins fondamentaux de l’être en tant qu’être
(sécurité, liberté, identité et bien-être) requérant une codification et
une réglementation d’actions de l’ensemble de la communauté : les
institutions actuelles ne répondent pas aux aspirations éparses des
populations centrafricaines.
Une communauté politique exige une autorité
qui doit être bien définie et dotée de pouvoirs et des moyens qui lui
permettront de faire exécuter ses ordres. Un Etat doit remplir des
fonctions régaliennes dont l’exercice commande la survie des groupes de
collectivités ; par exemple une fonction d’intégration qui procure à la
communauté la cohésion spirituelle grâce à laquelle elle résiste à
l’effet destructif des rivalités d’intérêts. Une mauvaise gouvernance
publique provoquera à la longue une désorganisation économique,
politique, sociale, culturelle, provoquera des épidémies, la famine,
l’appauvrissement généralisée, les conflits, la violation de l’intégrité
territoriale, la mort et l’exode : c’est ce phénomène qui caractérise le
pays dans son quotidien. Comme le souligne un éminent sociologue: Une
communauté dépourvue d’une bonne organisation politique ne peut survivre
aux péripéties de l’histoire…
Bientôt 50 ans après son indépendance, la
République Centrafricaine, dans ses errements institutionnels, ne
constitue aujourd’hui qu’un conglomérat de masse humaine où chaque
individu lutte pour sa survie personnelle. Sinon pourquoi le pays se
retrouve toujours par terre après la moindre étincelle ? La coexistence
multiethnique n’implique plus de facto l’existence d’une communauté
consciente car celle-ci, quand elle est véritablement constituée, est
fondée sur un premier degré de sympathie instinctive et réciproque dans
la durée. Or les drames sociaux que nous vivons aujourd’hui démontrent
que nous sommes encore au stade primaire de la communauté politique,
c’est à dire l’acceptation d’un destin commun ; l’ostracisme, la haine
et les violences répétitives démontrent bien notre inconscience
communautaire et l’appartenance à la nation centrafricaine demeure le
simple fait d’avoir été l’objet du colonisateur.
Quand le développement d’une composante communautaire se fait sans
obstacle, son respect de soi demeure intact et elle n’a pas de raison de
considérer les autres en ennemies de même elle n’aura aucunement de
sympathie pour des bandes armées voulant proliférées à l’intérieur de la
nation mais quand, pour une raison quelconque, des obstacles arrêtent
son développement, elle va se cabrer et développer l’antipathie vis à
vis des autres composantes communautaires, identique aux émeutes dans
les Township en Afrique du Sud. La violence, la terreur et la culture de
la mort vont détruire systématiquement le sentiment d’appartenance à une
même communauté de destin, à une même nation ; cela résulte de l’absence
d’une bonne organisation politique et d’une défaillance dans l’éducation
des masses populaires.
Les Centrafricains doivent s’affranchir de
cette phase d’instabilité qui ouvre la porte aux gens à l’esprit mal
intentionné de venir semer la mort dans le pays en s’affirmant comme
conscient à la fois de leur unité et de la communauté de destin, donnant
ainsi un caractère convivial et définitif à leur appartenance à la
nation, à la société. Une communauté politique consciente et conviviale
ne sera possible que si les Centrafricains se fixent des objectifs
communs compris de tous et tendent vers leurs réalisations.
La gouvernance de la collectivité doit se faire à
travers des institutions fortes et des lois doivent êtres acceptées
librement par tous les Centrafricains et non à travers des manipulations
de l’irrationnel d’un ordre politique extraverti pour des objectifs
incompatibles aux aspirations des populations. Il est incontestable que
la République Centrafricaine traverse une crise réelle de son
intelligence collective ; si les Centrafricains veulent réussir leur
communauté politique, ils doivent être sincères entre eux mêmes, se
respecter mutuellement et se libérer de certains préjugés qui bloquent
tout processus d’intégration communautaire. L’ordre politique actuel
démontre ses limites pour résoudre la crise profonde qui accable la
communauté toute entière; rien de sérieux ne bourgeonne sur la scène
politique et le pays tourne en rond dans une léthargie morale et
intellectuelle suicidaire ; il est plus que temps de rationaliser
l’action politique communautaire.
Réactions à cette tribune
Francis
Kopaye
(22/07/2008) : Cher Thierry,
C'est avec une profonde attention que j'ai lu votre analyse. Merci pour
cette rétrospective sur l'histoire de nos institutions, de notre Etat.
Il ressort de votre analyse une sincère idée de faire aboutir à une
prise de conscience. Je suis entièrement d'accord avec vous. Là où je ne
suis pas complètement de votre avis c'est le parallèle fait de l'impact
de la colonisation avec la situation actuelle. Je ne suis pas sûr que la
situation léthargique dans laquelle est plongée notre pays découle de la
colonisation.
Voyez-vous cher Thierry, la Centrafrique n'est pas le seul pays africain
à être colonisé, mais est malheureusement l'un des seuls à être dans une
situation politico économico sociale plus que catastrophique. Cela ne
date ni de la colonisation ni d'aujourd'hui. A titre d'exemple, la
Centrafrique, au lendemain de l'époque coloniale, était une grande
nation, quasiment la seule nation à avoir en commun une langue nationale
parlée sur toute l'étendue du territoire. C'est une très grande richesse
et un avantage prépondérant pour l'unité de l'Etat et des citoyens !!!
Notre pays avait une élite qui comptait parmi les meilleures de la
région voire du continent. Mais quelle est aujourd'hui la position,
l'importance de l'élite centrafricaine sur le continent ? Nous avions
été colonisés et avions été indépendants en même temps que tous les pays
de la sous région. Des questions me viennent à l'esprit : pourquoi
économiquement, structurellement et socialement ces autres pays sont
significativement avancés ? Est-ce la faute du colon ? Les
centrafricains de l'étranger sont pour la plupart des intellectuels,
qu'ont-ils réellement fait pour leur pays ?
Le problème de la Centrafrique est essentiellement et avant tout une
question de conscience communautaire. Car ce qui se passe aujourd'hui
dans notre pays puise ses origines très loin. L'impréparation, le manque
de patriotisme et l'absence de vision collective ont eu raison de notre
pays, de nos ambitions et de nos rêves.
Quelle solution dans ce cas ? Nous devrions inventer une nouvelle vision
de la nation calquée sur l'envie de protéger et de faire développer
notre pays. Le Burkina Faso à l'époque de Sankara a eu l'audace de le
faire : séparer le politique de l'économique. Car, à mon humble avis,
c'est là la clé de l'énigme centrafricaine. C'est à nous, jeune
génération, que revient la lourde tâche de contribuer massivement,
significativement et effectivement à ce changement. Car la solution à
nos maux n'est pas que politique. Il faut aux centrafricains de
l'audace, de l'ambition et une vision claire de ce qu'est un Pays, un
Etat, une Nation. Comprendre et connaître le sens exact de ces trois
mots est un premier pas vers la réconciliation, le patriotisme, la
citoyenneté, l'audace, la paix, la concorde.
Pardon d'avoir été aussi long. Mais votre intervention est une preuve de
prise de conscience que j'ai souhaité soutenir.
Bien à vous
Simplice
Madenga
(22/07/2008) : Il n'y a eu aucun changement visible dans le pays
depuis l'indépendance, ni dans la politique, ni dans le social, ni dans
l'économie. Est-ce à dire que les Centrafricains sont vraiment des
incapables. Que manque t-il à ce pays pour relancer son économie et
sortir les Centrafricains de cette situation de miséreux?
Une chose est sûre c'est que cela ne pourra se faire que sans ceux qui
nous ont conduit jusque là à savoir les anciens politicards.
Francis
Kopaye
(04/08/2008) : Cher Symplice,
Permettez-moi de revenir une fois de plus car votre intervention
nécessite qu'on s'y attarde un peu.
J'ai évoqué précédemment le cas Sankara au Burkina : séparer la
Politique de l'Economique. De mon avis, la solution n'est pas
prioritairement politique. Elle est dans notre manque de patriotisme et
d'audace. Loin de là, les centrafricains ne sont point des incapables,
mais tout changement engendre résistance et réticence, il faut juste
oser et aller au bout des projets et des ambitions. Mr YUNUS, Prix Nobel
de la Paix 2006 disait ceci : « tout être humain a l'énergie nécessaire
pour changer le cours de sa vie ». Il manque aux Centrafricains cette «
énergie nécessaire ».
La solution ne consiste pas en un changement d'acteurs mais plutôt de
rôles et de scènes, me semble-t-il.
Le développement de la Centrafrique est possible, ce n'est pas une
utopie !! Il faut juste des femmes et des hommes résolus et convaincus.
Notre pays se meurt, réagissons !!
Gabriel
Goloumo
(07/09/2008) : Bonjour à tous, bonjour Thierry,
Je suis tout à fait d'accord sur l'accent mis par l'auteur sur l'aspect
communautaire de l'action publique et politique. Seulement je suis
convaincu que ce communautarisme ne sera viable que si l'Homme qui doit
le mettre en œuvre est lui même imbu de cela et convaincu que notre pays
n'a pas d'autre choix, que cette voie. Or, il se trouve que l'Homme
centrafricain, du plus haut niveau de l'Etat jusqu'au simple citoyen ne
vit aujourd'hui que pour ses petits intérêts. Le dirigeant, tout fier de
sa 4/4 ,et cherchant à plus s'enrichir ,même si ses salariés ont 36 mois
d'arriérés, et le petit citoyen cherchant en permanence qu'à escroquer
tout ce qui passe devant lui pour survivre. L'Homme centrafricain ne
s'imprègne plus du "ZO KWE ZO " et des 5 verbes du MESAN. La
multiplication des associations caritatives, des congrégations
religieuses, et des regroupements sont autant d'éléments prouvant que la
vision communautariste est en orbite , mais l'Homme pose problème.
Merci de votre lecture. Salutations patriotiques, et merci à SOZOWALA de
nous donner cet arbre à palabre digne de respect.
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